Le train de nuit Paris-Nice. Compartiment couchettes, place du bas. J’avais pris ce billet sur un coup de tête — un week-end chez une amie à Antibes, un besoin viscéral de quitter Paris, de fuir les dossiers et les réunions Zoom et l’appartement qui sentait encore l’after-shave de mon ex.
Il est monté à Lyon. Grand, brun, une barbe de trois jours soigneusement négligée. Un sac de voyage en cuir patiné, un roman de Murakami à la main. Le genre d’homme que tu remarques sans vouloir le montrer. Il a souri en me voyant — un sourire franc, sans arrière-pensée apparente — et a grimpé sur la couchette d’en face.
On était quatre dans le compartiment : lui, moi, et un couple de retraités qui s’est endormi avant même que le train ne quitte Perrache. Le contrôleur est passé, a validé nos billets, a éteint le plafonnier. Restait la veilleuse bleutée.
J’ai sorti mon livre. Lui aussi. Un moment de silence confortable, bercé par le roulis du train. Puis il a murmuré : « Murakami aussi ? ». J’ai regardé mon propre bouquin — Kafka sur le rivage. Lui avait 1Q84. On a échangé un regard amusé.
On a chuchoté pendant une heure. Il s’appelait Théo, était photographe, descendait à Marseille pour un reportage. Sa voix était basse, un peu rauque, le genre de voix qui fait vibrer le ventre. On parlait de tout et de rien — de livres, de voyages, de cette manie française de cloisonner le plaisir et la culpabilité.
À un moment, le train a freiné brusquement. L’inertie m’a projetée en avant, il a tendu la main pour me stabiliser. Sa paume sur mon épaule. Chaude. Ferme. Il ne l’a pas retirée tout de suite. Moi non plus je n’ai pas reculé.
« Tu crois au hasard ? » m’a-t-il demandé. « Non, ai-je répondu. Je crois aux trains de nuit. » Il a ri doucement, pour ne pas réveiller les retraités. Son rire était comme sa voix — enveloppant.
Ce qui s’est passé ensuite n’était pas dans mes plans. Rien de cette soirée n’était dans mes plans. Il s’est penché vers moi, lentement, assez lentement pour que je puisse reculer si je le voulais. Je n’ai pas reculé. Son baiser avait le goût du café du wagon-bar et de quelque chose de plus ancien, de plus urgent.
Le train berçait nos corps. Les retraités ronflaient doucement. Le paysage nocturne défilait derrière le rideau — des lumières dispersées dans l’obscurité, comme des constellations terrestres. Et nous, dans notre bulle de veilleuse bleue, on explorait une géographie plus intime.
Ses mains étaient celles d’un homme qui travaille avec ses yeux — attentives, précises, patientes. Il me regardait comme il devait regarder à travers un objectif : avec une concentration totale, cherchant l’angle juste, la lumière parfaite. J’étais son sujet et il me cadrait avec une délicatesse qui me bouleversait.
On n’a pas dormi. On a murmuré, ri, soupiré, exploré. Le train traversait la nuit et nous traversions nos propres frontières. Par moments on s’arrêtait, front contre front, à écouter les battements de l’autre mêlés au rythme des rails.
Quand l’aube s’est glissée sous le rideau — cette lumière rose de Méditerranée que je reconnaîtrais entre mille — on était enlacés sur la couchette étroite. Les retraités dormaient toujours. Le train longeait la côte.
Marseille. Son arrêt. Il s’est habillé dans la pénombre. J’ai fait semblant de dormir, puis j’ai cessé de faire semblant. Il s’est penché, a posé ses lèvres sur mon front. « Merci pour le voyage », a-t-il soufflé.
Il a laissé un mot sur la couchette d’en face. Un dessin rapide, au stylo, sur un coin de page arraché à Murakami : une femme endormie dans un train, les cheveux en désordre, un demi-sourire aux lèvres. En dessous, une phrase : « Certaines rencontres n’ont pas besoin de suite pour être complètes. »
Je n’ai jamais revu Théo. Je n’ai pas cherché à le retrouver. Certaines histoires sont parfaites parce qu’elles n’ont qu’un chapitre. Mais chaque fois que je prends le train de nuit, je choisis la couchette du bas. Au cas où.