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Histoire vraie

Dix ans et un dimanche matin

Dix ans de mariage, c’est long. C’est 3 652 jours (merci les années bissextiles), environ 7 300 repas partagés, 520 samedis soirs et au moins 2 000 disputes sur qui a oublié de racheter du café.

Sophie et moi, on a tout traversé. L’arrivée des jumeaux, le déménagement à Lyon, son licenciement, ma dépression, la rénovation de la maison (ne rénovez JAMAIS une maison en couple, c’est l’épreuve ultime). On a survécu à tout ça. Mais quelque part en chemin, on avait cessé d’être amants pour devenir coéquipiers.

C’est un dimanche matin qui a tout changé. Les jumeaux étaient chez mes parents pour le week-end. Premier week-end seuls depuis… je ne me souvenais même plus. Sophie dormait encore. Je suis resté allongé à la regarder.

Elle avait quarante-deux ans. Des rides au coin des yeux, un cheveu blanc qu’elle refusait d’arracher (superstition), les épaules parsemées de taches de rousseur que le soleil révélait chaque été. Elle était belle. Pas belle comme dans les magazines — belle comme quelqu’un qu’on connaît par cœur et qu’on choisit encore.

Elle a ouvert les yeux. « Pourquoi tu me regardes ? »

« Parce que je peux. »

Elle a souri, s’est étirée comme un chat, et m’a tiré vers elle. Pas avec urgence — avec douceur, comme on tire un drap sur soi le matin. On s’est embrassés. Un vrai baiser, pas le bisou automatique du départ au boulot. Un baiser qui prend son temps, qui explore, qui se souvient.

On a fait l’amour ce matin-là avec une lenteur qui nous ressemblait. Pas de performance, pas de nouveauté, pas de technique apprise dans un magazine. Juste deux corps qui se connaissent et qui se retrouvent. Ses soupirs que j’aurais reconnus les yeux fermés dans une foule. Mes mains qui savaient exactement où se poser.

C’est paradoxal : on pense que la familiarité tue le désir. Mais ce matin-là, c’est exactement la familiarité qui rendait chaque geste si intense. Parce que derrière chaque caresse, il y avait dix ans de souvenirs. La première nuit ensemble, dans son studio minuscule de la rue Oberkampf. La nuit de notre mariage, un peu ivres, très amoureux. Les nuits d’après les disputes, quand le sexe était un armistice. Les nuits d’après les naissances, quand nos corps avaient changé et qu’on se redécouvrait.

Après, on est restés au lit jusqu’à midi. Café, croissants, journal, corps emmêlés. Sophie a dit : « On devrait envoyer les gamins chez tes parents plus souvent. » J’ai répondu : « On devrait surtout faire ça sans attendre qu’ils partent. »

Depuis ce dimanche, on a instauré un rituel. Un soir par semaine, après le coucher des enfants, les téléphones sont interdits. On se retrouve. Parfois ça mène au lit, parfois ça mène à une conversation qu’on n’aurait pas eue autrement, parfois ça mène à un fou rire devant une série qu’on regarde blottis l’un contre l’autre.

Dix ans de mariage, c’est long. Mais un dimanche matin, ça peut tout recommencer.

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